Samedi 29 novembre 2008 6 29 /11 /Nov /2008 07:54
- Par Vert l'Avenir

Résumé de la conférence du Professeur Marc Dufumier qui eu lieu à Mouans-Sartous (06) le 22 Nov. 2008, organisée par Vert l'Avenir avec l'aide de la municipalité de Mouans-Sartous.





Marc DUFUMIER est Professeur d'agriculture comparée et de développement agricole à AgroParisTech( ex-Institut National Agronomique Paris-Grignon ). Il est le successeur du Professeur René Dumont.

Il est aussi membre du Comité de veille Écologique de la fondation Nicolas Hulot

Nous étions accueillis par la municipalité de Mouans Sartoux dans cette salle de l'Aquarium en présence du maire et d'adjoints. Le maire, André Aschieri a assisté à l'ensemble de la présentation de Marc Dufumier et au débat qui a suivi.
Dans l'assistance nombreuse et studieuse, parmi des élus et responsables associatifs, il y avait Bruno Georges, un des responsables d'Artisans du Monde.

LE COMMERCE EQUITABLE

Le grand mérite de ce que nous appelons « commerce équitable » est de montrer concrètement que, pour peu que les paysans du Sud soient communément rémunérés en vendant leurs productions, il peut y avoir des changements positifs dans les économies villageoises. Les cultures ne sont pas toujours "bio", mais on va de fait vers toujours plus de qualité. Exemple pour le café. Les clients du Nord payent plus chers pour ces produits, donc ils veulent qu'ils soient bons. On a soit une certification "bio", soit un café "gourmet". De toutes façons, ces produits doivent répondre aux normes environnementales.

1) Les principes:

Des prix rémunérateurs, stables et incitatifs pour les paysans des pays du Sud.
Remarquons que ce système profite à bien plus de personnes que les personnes directement intéressées. Les villages autour aussi en profitent, d'après les nombreuses expériences pratiques de notre intervenant. En effet Marc Dufumier intervient chaque année dans de nombreux pays, en Extrême Orient ( au Laos par exemple ), en Amérique Latine ou en Afrique Noire. Il nous cite même le cas de villages qui s'associent de chaque côté de la frontière entre le Pérou et l'Equateur. Car pour intéresser les exportateurs il faut une quantité importante de marchandises. Ce système inverse le cercle vicieux vers la misère et évite les départs prématurés des paysans vers les bidonvilles proches quand les prix agricoles (fixés par le Nord) s'effondrent sur le marché international faussé en faveur des pays du Nord.

Il y a soit:

- des filières intégrées: ce sont des bénévoles qui gèrent toute la chaîne depuis la prise en charge des productions jusqu'à leur vente dans les pays du Nord; plus sûre et plus simple pour las paysans.

- soit des filières labellisées: ces produits doivent obtenir un label, et le conserver : exemple des produits Max Havelaar. 

De toute façon, c'est un geste militant réalisé par le client car il accepte de payer un peu plus.

L'idéal serait une généralisation du système. Mais est-ce possible ?

Personnellement, je pense que le système labellisé a des côtés trop mercantiles qui ne correspondent pas à l'idée éthique que doit avoir cette démarche. Je préfère la démarche d'ONG comme Agronomes et Vétérinaires sans Frontière ou Artisans du Monde. Marc Dufumier n'a pas abordé ce moins bon côté du commerce équitable, car cette démarche est quand même bien meilleure que la situation catastrophique et terriblement injuste qui est imposée aux pays du Sud par la situation perverse et à sens unique du libre échange actuel: là c'est le Nord qui fixe toutes les règles. Et comme le dit de façon fort imagée notre orateur, nous organisons une course que nous décrétons juste entre un pilote de Ferrari et un coureur à pied. Et que le meilleur gagne ! Quelle scandaleuse hypocrisie envers ces paysans du Sud. 

LA CONCURRENCE DANS DES CONDITIONS DE PRODUCTIVITÉ INÉGALES

Cette course inique entraîne des millions de paysans qui n'arrivent plus à nourrir leur famille, vers les bidonvilles de la grande ville proche; puis si ils sont assez jeunes, devant le chômage énorme et les conditions invivables dans ces villes du tiers monde qui enflent sans arrêt et démesurément, ils partent vers l'Eldorado Etats-unien ou Européen.
Marc Dufumier nous cite le cas de ce jeune dont le village sénégalais a payé de dix bœufs le passeur pour partir vers l'Union Européenne. Il évite ainsi la case "bidonville". Et pour eux c'est un immense espoir puisqu'il enverra régulièrement dans son village, en échange de la mise de fonds faite à sa place, une somme d'argent prise sur son salaire. Salaire officiel ou officieux, vu du village il n'y a aucune différence ! Cette somme nourrira une bonne partie du village. Mais refoulé dans son village, il vit dans la honte de ne pas avoir réussi.

Voici quelques chiffres cités par notre spécialiste chevronné qui valent bien tout un beau discours:

1,3 milliards d’exploitations agricoles dans le monde

800 millions d’exploitations exclusivement manuelles


500 millions d’exploitations avec la traction animale


Seulement 30 millions d’exploitations moto-mécanisées

DES ECARTS DE PRODUCTIVITE DE 1 A 200 !

Casamance (Sénégal):

0,5 hectare par actif

1,1 tonne à l’hectare

0,55 tonne par actif et par an (550 kg)

Valeurs perdues (semences) : 100 kg/ha

Valeur ajoutée : 0,5 tonne /actif /an

Louisiane (USA):

100 hectares par actif

5 tonnes à l’hectare

500 tonnes par actif et par an

Valeurs perdues : 4/5 = 400 tonnes / actif

Valeur ajoutée : 100 tonnes / actif / an

L’écart de productivité est de 1 à 200 : sur le marché de Dakar, deux sacs en provenance de Casamance et de Louisiane se vendent au même prix, mais celui de Casamance a exigé deux cent fois plus de travail. Le paysan de Casamance ne peut donc vendre son riz qu’en acceptant une rémunération deux cent fois inférieure à celle de son concurrent. Comment pourrait-il ainsi dégager des revenus suffisants pour épargner et investir dans  son exploitation ?

Je n'accepte plus de voir ces émeutes de la fin qui de plus se passent aussi dans des pays comme le Mexique, le Maroc ou la Chine par exemple, qui ne sont pas, loin de là, parmi les plus pauvres de la planète. Notre dignité et notre responsabilité doivent nous pousser à agir. Marc Dufumier nous précise que les médias ne nous montrent que les émeutes qui ont lieu dans les villes, et pas celles, plus nombreuses mais loin des caméras, qui ont lieu dans les campagnes. N'oublions pas que plus de 75% des personnes touchées par la famine et la malnutrition sont des paysans.
Il continue son réquisitoire précis, scientifiquement étayé et implacable:

A QUOI S’AJOUTENT LES SOUTIENS PUBLICS A L’AGRICULTURE AU SEIN DES NATIONS LES PLUS RICHES !

Ensemble des soutiens publics à l’agriculture dans les pays de l’OCDE: 187 milliards de dollars dont 85 pour l’Union Européenne

Aides publiques à l’agriculture française : 9,7 milliards d’euros (financement communautaire) + 2,5 milliards d’euros (financements nationaux) = 12,2 milliards

Subventions à l’exportation accordées aux 25.000 producteurs de coton nord-américains : 3,8 milliards de dollars, un montant supérieur au PIB du Burkina Faso où 2 millions d’agriculteurs dépendent de la production de coton.

Etant préoccupé par l'évolution géostratégique, j'ai apprécié que notre orateur évoque pudiquement et furtivement notre aveuglement: ce système qui broie les paysans du Sud est une bénédiction pour ceux qui cherchent de la "main d'œuvre" aux abois pour leurs terribles basses œuvres terroristes. C'est aussi moyen de stimuler la volonté de résoudre la triste situation de ces paysans du Sud, pour ceux qui ne seraient pas sensibles à leur drame insensé.

LES ERREMENTS DU PASSÉ 

Marc Dufumier nous précise que l'ultime richesse qui reste dans ces pays du Sud pour éviter un désastre humanitaire et pour répondre à ce libre échange à sens unique, est d'exporter au Nord les forces de travail, souvent des hommes jeunes, alors que l'Europe essaye d'ériger un mur de législation en réponse à ce drame qu'elle a initié. Il liste ensuite toutes les erreurs et mauvaises pratiques:

Extension des surfaces cultivées et déforestation

La recherche génétique: haut potentiel de rendement photosynthétique à l’hectare
Priorité aux économies d’échelle (produits standards sans prise en compte des coûts environnementaux)
Spécialisation exagérée avec simplification (et fragilisation) extrême des écosystèmes
Dissociation agriculture et élevage (C et N)

Perte de biodiversité (culturale et spontanée)

Déséquilibres écologiques: espèces invasives

Moindre couverture des sols par la biomasse

Érosion et salinisation des sols

Pollution des eaux, de l’air, des sols et des aliments
Coûts accrûs en transport, effet de serre, etc.

Et heureusement il nous présente des solutions scientifiques, techniques et politiques :

LES VOIES D’AVENIR: L’AGRO-ÉCOLOGIE 

 

Reconnaître l’écosystème comme étant l’objet de travail des agriculteurs (artisans)

Inflexion optimale des cycles du Carbone, de l’eau, de l’azote, du phosphore, etc.

Pratiquer les associations culturales et couvertures végétales permanentes

Favoriser la fixation biologique de l’azote

Réconcilier agriculture et élevage

Les mychorises

Favoriser l’infiltration de l’eau pluviale dans les sols et sous sols (plutôt que son ruissellement en surface)

Circuits courts

Remarque sur les circuits courts que je préconise dans mon programme politique : c'est une aberration que d'avoir spécialisé des pays à des dizaines de milliers de kilomètres pour leur faire produire ce que NOUS consommons. Mais cela ne doit pas remettre en question les échanges commerciaux avec ces pays du Sud. C'est une question d'équilibre et il faut trouver un système gagnant - gagnant où ce sont les populations des deux côtés qui gagnent et pas seulement quelques uns, au Nord et au Sud, qui en tirent de gros profits.

Heureusement, 

LES ALTERNATIVES TECHNIQUES NE MANQUENT PAS

 

Mais il faut aussi absolument UNE NOUVELLE POLITIQUE AGRICOLE COMMUNE
Marc Dufumier préconise:

- Ne plus exporter ce pour quoi les agriculteurs ont perçu des subventions
- Protection à l’égard des importations de protéagineux
- Promotion d’une agriculture de qualité (labellisation, appellation d’origine géographique, produits "bios", certification, etc.) pour des prix rémunérateurs
- Subventions à la restauration collective pour une alimentation de qualité

LES AGRICULTURES DU MONDE


Différents systèmes agricoles sont possibles; nous ne devons plus imposer une sorte d'intégrisme "Nordique".

Des systèmes traditionnels légers sont viables; notre excès énergivore, destructeur des espaces de vie (terre arable recouvertes de béton ou stérilisée par les substances synthétiques chimiques: engrais, pesticides ou autres) et assassin des espèces biologiques végétales ou animales de doit pas continuer tel quel. Dans le Sud d'autres systèmes intéressants existent:

Agriculture sur abattis-brûlis.

Élevage pastoral nomade ou transhumant

Polyculture-élevage manuel avec irrigation et élevage associés

Culture attelée légère avec ager, saltus et sylva

Culture attelée lourde avec labour et transport de matières organiques

Culture attelée lourde sans jachère avec cultures fourragères et/ou plantes sarclées

Riziculture inondée

Plantations pérennes

Ceci comme alternative aux agricultures moto-mécanisées et « chimisées ».

Enfin, Marc Dufumier nous a raconté l'incompréhension des populations andines, dont la dernière ressource reste la production de coca. Ils ne comprennent pas que nous laissions les jeunes consommer la cocaïne, mais ils ne comprennent pas non plus que l'on s'immisce dans leur programme de culture de survie.

CONCLUSION

Il ne faut pas de « libéralisme » à sens unique.

Les solutions pour le Sud, comme pour le Nord, passent par le retour a une agriculture raisonnable et saine: - qui nourrisse les populations, et en premier lieu, nourrisse et fasse vivre les paysans, ouvriers agricoles, et leurs familles, et n'ait pas comme but de faire faire de gros profits pour une petite minorité, - sans débauche d'énergie, de substances chimiques toxiques et aux prix exorbitants ( subventions au Nord, famine au Sud ), - sans prise en otage des paysans ( suicides massifs de paysans en Inde devant un semi échec des OGM les acculant à la faillite a cause d'une dépendance totale ), - avec une approche humaine, artisanale et rigoureuse, - qui évite la spéculation sur les terres agricoles, - qui ne pousse pas à l'accroissement infini des parcelles et donc à une industrialisation rampante, - qui gère l'espace naturel au mieux de l'intérêt de ceux qui y vivent aujourd'hui, mais aussi DEMAIN, - et qui ne participe pas à la disparition des abeilles, car là ce sont les productions naturelles de fruits qui disparaîtront.
Pour cela des règles mondiales spécifiques doivent être imposées et qui ne soient pas dans l'esprit actuel de l'OMC et du cycle de DOHA, qu'il faut renégocier sur de nouvelles bases. Les paysans du Sud mais aussi NOS paysans du Nord en ont besoin !. L'Union Européenne doit être pionnière. Elle n'ose pas faire, pour l'instant, une réforme courageuse de la PAC (Politique Agricole Commune) qui s'impose pourtant. Il faut aussi le rétablissement de barrières douanières pour les pays du Sud: c'est la solution de première urgence. 

N'oublions pas enfin que les conflits (terrorisme ou autres guerres) croissent sur le terreau économique de la misère et de la malnutrition

 


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